La beauté
contient
une part
de mystère ;

c’est le credo de ceux qui ont la faiblesse
de croire en la poésie du monde, et qui, obstinément, veulent mettre des mots,
(ou de l’art?) sur tout ce qui se montre le plus rétif aux tentatives de décryptage.

 

Mais il fallait bien que les hommes du néolithique trouvent du sens au mal de chien

qu’ils se sont donné pour aligner 3000 mastodontes de pierre sur des centaines
de mètres. De même, François Weil avec ses imposantes sculptures mobiles,
trouve sans doute du sens à une recherche qui doit bel et bien ignorer son objet.
L’indicible peut donner des forces de titan à qui l’interroge.

Les sculptures de Weil, comme les mégalithes, sont habitées de mystères insondables.

Mais tous ces gros cailloux possèdent une autre intrigante caractéristique commune,

qui a peut-être à voir avec la fascination qu’exerce Carnac sur le sculpteur.

Les menhirs sont des blocs qui n’ont apparemment pas fait l’objet d’un façonnage sculpté pour les décorer ; le temps, au mieux,
a peut-être émoussé leurs arêtes. En cela, ils seraient comparables à ces montagnes anciennes, figées dans leur solennité  hercynienne, qui forcent le respect.

Les sculptures de Weil sont faites, elles aussi, de pierre brute, telle qu’elle a été tirée
de la carrière. On y trouve seulement les perforations nécessaires à leur assemblage.
Les franges de la roche restent aiguës, comme sont acérés les sommets des montagnes jeunes. En d’autres termes, Weil choisit un gros caillou, le prélève, s’abstient surtout de le polir ou de tenter d’en tirer une forme quelconque.
Mais, l’ayant choisi, il l’élève au rang de l’œuvre d’art ; le caillou élu par l’artiste devient alors une sorte de « ready-made » de pierre.

Ici, donc, pas de faux semblant. Pour Weil, l’intervention traditionnelle du sculpteur, avec son ciseau, son maillet ou sa gouge, ouvrirait la voie à une sorte de grimage dommageable. Alors que son caillou est donné à voir dans la vérité de sa nudité première, avec son mystère enclos, sa beauté singulière de caillou, sans aucun façonnage ni enjolivement ; parce que Weil a un respect scrupuleux de la matière d’où il tire ses œuvres, et parce qu’il entend d’abord montrer, sans fard, de quoi est faite cette nature avec laquelle nous aurions une relation à réinventer.

 

Les sculptures monumentales de Weil et les menhirs de Carnac célèbrent donc ensemble la puissance de la pierre brute. Leur masse

imposante, devant quoi on ne fait pas le malin, illustre peut-être l’ampleur des questions

sans réponse posées à notre humaine condition, qu’on soit sculpteur contemporain ou

qu’on ait été poseur professionnel de menhirs en moins 5000.

En tout cas, la pierre brute, dépourvue de toute anecdote apportée par la main de

l’homme, confère aux sculptures de Weil, comme aux menhirs de Carnac, une troublante

dimension d’intemporalité et d’universalité, quelle que soit la charge symbolique qu’il

nous plaît d’y placer.

Cette pierre brute-là constitue un de ces objets sidérants qui peuvent faire bouger

notre perception du monde, nous renvoyant à la place très provisoire qu’on y occupe,

avec plus ou moins de bonheur. Menhirs et sculptures de Weil peuvent dès lors parler

à tous, et continuer de le faire, avec une calme constance, à jamais.

Telle est la troublante similitude entre les menhirs de Carnac

et l’œuvre de François Weil.

On ne peut ignorer, cependant, que les sculptures de Weil sont mises en mouvement

d’une poussée de la main, alors qu’on imagine mal pouvoir bouger un menhir,

même en se montrant très persuasif.

Certains ont vu, dans cette mobilité de blocs dépassant souvent la tonne, une dimension

ludique. Pour moi, les oscillations de ces cailloux sont plutôt métaphore de l’Histoire,

de ses hésitations ; et leur rotation, l’image d’une continuité sans fin, comme l’intemporalité

introduite dans la sculpture par la pierre brute.

Je ne décèle dans l’œuvre de Weil qu’une suave gravité – retenue, interrogations,

masse – et rien qu’on puisse assimiler à un jeu.

Mais un artiste peut aussi cacher le sien ; je vous laisse choisir.

L’œuvre de François Weil n’est pas soluble dans un genre ; on n’y trouve ni recours

à un concept, ni revendication de démarche aux prétentions de manifeste, ni arrogance

non plus, malgré la fréquente monumentalité des pièces.

La puissante sculpture de l’artiste est reconnaissable entre toutes. Le parcours de

Weil, représenté de la Chine au Brésil en passant par l’Égypte, prouve sans conteste

l’universalité de son art, et, bien mieux que je ne saurais le faire, l’originalité de son talent.

J-M. Deny